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Thibaut Hofer

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Déontologie du sauvage moderne

Dans sa Pensée sauvage de 1962, Claude Lévi-Strauss soumettait à ses lecteurs l’idée d’une pensée brute, naturelle, fondamentale à l’homme tant qu’il ne l’a pas domestiquée pour la soumettre aux nécessités du « rendement ». C’est un point de vue charnière dans la conception de la dichotomie entre le sauvage et le civilisé, l’archaïque et le moderne, car il développe l’idée que ce sont les valeurs nées de l’industrialisation et du capitalisme qui donnent du poids au nivellement des cultures et de l’intellect. Ici, le sauvage est celui qui ne s’est pas encore assujetti au besoin matériel et aux impératifs de productivité rendus spontanés par notre société de consommation, tandis que le civilisé n’est le reflet du progrès que dans sa façon de s’y conformer. Cette approche nouvelle a fait évoluer le champ sémantique du sauvage au point qu'il est désormais difficile de limiter son sens aux seuls caractères culturel ou intellectuel : comme le barbare de l'Antiquité, le sauvage n'existe qu'en contre-forme de la pensée dominante, de ses codes sociaux, moraux et économiques. Sans eux, il n'aurait aucune légitimité ; sans eux, il aurait disparu… Mais extrait de la forêt dont il tire son étymologie, le sauvage a gagné la ville et bat toutes les campagnes, et c'est peut-être bien notre voisin.

Qui est le sauvage, à présent ? Comment reconnaître le non civilisé moderne, inaccessible aux pirogues et masqué aux hélicoptères, émigré de la frondaison flétrissante d'une jungle défigurée pour se dissimuler dans la dernière sylve indéfrichable, celle des réseaux sociaux où tant d'arbres cachent la forêt ? Où l'anticonformisme se hashtague sur Instagram ? Où l'ingénuité, tout comme la nudité, est sexualisée ? Où l'illettrisme est avalé par le métissage linguistique ? Où, sacralisés, les éditorialistes ont pris la place des missionnaires, et substitué à l'autel un blog sur Mediapart ou Le Figaro ? Qui reste-t-il, aujourd'hui, pour pointer du doigt, d'un même élan éclairé et dépassant jusqu'aux clivages politiques, les contre-exemples de notre bienheureuse modernité ?

Le sauvage n'a pourtant jamais manqué d'exposition, permettant au citoyen, du prolo à l'aristo, de comprendre très facilement de quel côté de la morale et de l'éducation se tenir, sous peine de se voir rejeté par ses contemporains progressistes. Exhibé comme un animal dans des ménageries ambulantes, il a été l'un des arguments de vente de la modernité jusqu'au milieu du XXe siècle, et un garant du sentiment de supériorité intellectuelle et culturelle des rejetons de la révolution industrielle, jusqu'aux plus pauvres et aux plus exploités. Le sauvage fait peur, il doit faire peur. Il est la menace perpétuelle d'un comportement déviant, d'une régression à l'état animal. C'est le Cabuche de La Bête humaine, forestier grossier, entêté et violent qui « vivait à l'état sauvage, sur la lisière de la forêt de Bécourt », faux coupable idéal d'un meurtre perpétré par le bourgeois Grandmorin. Quand elle n'était pas entre les barreaux d'une cellule ou d'une cage, la place du sauvage était à l'écart, physiquement ou socialement : assez près pour servir d'avertissement, assez loin pour éviter le danger, juste à portée de regard.

Depuis les années 1970, les temps sont durs pour le sauvage. En l'absence de véritable lutte des classes, et la traite humaine se voyant maintenant condamnée (quasiment) unanimement et surtout pénalement, les repères sont désormais confus. Le cinéma lui-même s'est mis à détricoter progressivement l'archétype du sauvage qu'il avait mis tant d'efforts à confectionner, accordant à tous, d'Hollywood à son canapé, la permission (ou le devoir ?) de se racheter une conscience en ironisant sur Fitzcarraldo, en s'émouvant de La Forêt d'émeraude ou en remplissant des mouchoirs devant Danse avec les loups. Socialement, c'est pire : déchirer la chemise d'un Broseta ne suffit plus à laisser libre cours à sa sauvagerie de classe, puisqu'on y oppose l'argument d'un geste de désespoir face au capitalisme… sauvage. Bourdieu avait-il prévu ce genre de paradoxe ?

N'ayant plus nulle part où s'épanouir dans une société à la fois multiculturelle et déresponsabilisée jusqu'au moteur même de sa croissance, le sauvage n'a dorénavant d'autre choix que de respecter une déontologie, fixée non plus par ses pieuses élites moralisatrices, mais par lui-même. Isolé intérieurement mais admis par ses pairs, le sauvage moderne ne fait plus le poids, ni contrepoids : il s'adapte, s'enracine, se fait discret. Il est pondéré, irrégulier et connecté. Il est l'écart au suivisme, le remède aux antidépresseurs, l'échappée à la routine d'un confort instable. Il est nous quand la pression fait déraper, quand le conformisme fait hurler, quand la promiscuité fait fuir. Mais pas plus. Car bon, que reste-t-il après tout du sauvage aujourd'hui, sinon un cri dans un coin de verdure ou d'internet ?