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Thibaut Hofer

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PORTRAIT
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Noémie Goudal

Qu’est-ce qui qualifie l’observation? S’estime-t-elle à l’acuité visuelle et intellectuelle de son auteur, ou davantage à l’idée, en opposition à l’expérimentation, qu’elle se dégage de toute interaction avec le sujet ? Comment l’observation à travers les âges a-t-elle contribué à créer nos sciences? Dans le travail entre photographie et installation de Noémie Goudal, l’Observation, avec un O majuscule, est sujet autant que pratique. À la fois muse et outil, c’est l’interprète d’un regard posé par autrui sur un phénomène questionné dans le passé, et qui survit au présent, par l’art ou la science.

La visée avisée
C’est à travers la photographie d’abord que Noémie Goudal s’applique à l’observation. Ce n’est cependant pas une approche aussi directe qu’on pourrait le croire, mais davantage une mise en abyme car on parle là « de l’idée d’observer : ce n’est pas l’observation de ce qu’on photographie, mais la photographie de l’observation. » Ce qui l’intéresse, c’est représenter les façons dont l’être humain a pu observer, à travers son histoire, un phénomène naturel, architectural, divin… Dans sa série Observatoires, l’artiste installe dans des endroits isolés des structures de papier qui semblent paradoxalement ne rien observer: « Je voulais faire une étude de ces formes architecturales qui proposent une observation du ciel, et j’avais envie, pour cela, qu’elles soient complètement isolées. » Le brutalisme des édifices choisis pour la démonstration appuie cette interaction sobre et fluide avec l’environnement: « Les architectes brutalistes se sont beaucoup inspirés de la nature pour leurs structures, notamment parce que le béton est un matériau qui est très malléable. Cela a amené ces architectes à des conceptions assez différentes, qui pouvaient aussi épouser la nature. Ce sont des architectures géomorphiques. » Et dans cette mise en abyme de l’observatoire observé dans un contexte savamment neutre, c’est finalement le regardeur qui scrute ces autels dédiés à la contemplation céleste, et il y reçoit la capacité de Noémie à corréler : « Je me suis mise à photographier beaucoup de ces immeubles parce que j’avais l’impression que les architectes brutalistes recherchaient un peu les mêmes choses que moi. »

De l’échelle spatiale à celle du temps
Photographier ses installations est pour l’artiste le moyen de s’interroger sur les manières, passées et présentes, de regarder le paysage. Soulèvements, une série de 2018, érige des monolithes noir-et-blanc, monts sacrés et dolmens séculaires, qui dépassent le simple jeu visuel de décomposition et de recomposition, et deviennent « document », une analyse des strates qui composent notre mythologie millénaire : « Toutes mes séries sont inspirées par la recherche, et notamment l’histoire des sciences. Je me suis demandé comment on a pu percevoir le paysage au fur et à mesure des siècles, et comment on a pu se questionner sur un paysage par rapport à un contexte religieux ou scientifique différent. » C’est un art tellurique que nous propose Noémie Goudal, une sédimentation métaphorique mais documentée des croyances et découvertes qui ont jalonné l’histoire des sciences. Et si Soulèvements est l’interprétation minérale de questionnements sur les forces tectoniques, Démantèlements, autre série de 2018, donne une lecture tout aussi minérale, mais différente au regard du temps, qui se décompose cette fois comme on pourrait épousseter les strates d’une carrière archéologique. Mais l’artiste prend de la distance avec le terme : « L’archéologie a pour moi quelque chose de très factuel. Par exemple, est-elle liée à l’histoire de la philosophie? À l’époque il n’y avait pas vraiment de scientifique, et ce qui m’intéresse, ce n’est pas de voir comment maintenant on cherche le passé, mais comment dans le passé on a cherché à comprendre. »

Une mise en perspective ajustée
Faire chevaucher plusieurs temporalités est fondateur dans le travail de Noémie Goudal. À l’exemple des artistes de la Renaissance, elle cherche les indices d’une réalité multiple, elle ajuste les angles de ses perspectives pour attraper les reflets du passé. Dans la série Les Mécaniques de 2016, c’est à travers un double jeu de miroirs que le spectre de cette réalité composite est reconstitué par son regard: le miroir du capteur de son appareil photo, et ceux des panneaux qui forment son installation réfléchissante. « C’était une sorte de sculpture conçue grâce aux reflets et qui n’existait qu’à l’endroit de l’appareil photo. En bougeant l’objectif d’un centimètre, la photo n’était plus du tout la même. » En contraignant le regardeur à une perspective unique et étudiée, l’artiste le transforme une nouvelle fois en observateur, ou plutôt en interprète de ce qu’elle-même observe par l’objectif. Cette mise en abyme complice trouve également sa place dans une autre installation de 2016, Study on Perspective II, où photographie et miroir concourent à la même précision optique pour proposer une vue stéréoscopique d’une falaise maritime : « J’ai décomposé l’image de plein de manières différentes. C’est un fjord complètement plat, une roche comme coupée au couteau, et j’ai pu jouer avec les fentes de la paroi pour recréer du volume. J’ai travaillé à redonner de la perspective à un paysage qui n’en a pas. »

Car tout n’est qu’illusion?
Créer de la perspective, jouer sur les reflets : ce qui importe c’est de créer le point de fuite ou de vue, qu’il soit physique, intellectuel ou les deux à la fois. Comme une prestidigitation qui servirait d’écran à une science non encore expliquée, Noémie Goudal multiplie les pièges rétiniens et les trompe-l’œil, et à chaque fois sous forme d’étude. La bien nommée Study on Perspective I est un jeu sur la profondeur constitué de trois panneaux transparents contrecollés de photos d’éléments brutalistes, qui donnent l’illusion d’un intérieur de blockhaus en perspective. Le doute est permis sur une réalité qui se fragmente en couches, et le regardeur est invité à « se questionner sur un ailleurs possible ». En 2015, l’artiste interrogeait déjà la perspective et notre perception dans une série de trompe-l’œil colossaux et liturgiques : In Search of the First Line. Car oui, où est la ligne? Celle qui sépare le passé du présent, une réalité de l’autre… Un écart, un pas de côté et l’illusion s’efface, l’astuce est déjouée. Il faut rester sur cette fine frontière intangible pour le corps, mais sensible à notre cortex. Dans ces imposantes installations photographiques de monuments religieux qui s’intègrent jusqu’à l’éclairage dans des salles bétonnées, il est toujours question de superposer des éléments visuels et sémantiques : « Il y a encore cette idée de différents calques, différentes strates. Cependant, on a cette fois des strates dans la géographie de l’image, mais aussi dans l’histoire puisqu’on a deux bâtiments qui coïncident mais qui sont d’époques architecturales complètement différentes. Ce qui m’intéressait, c’était de travailler sur les notions d’espace et de temps simultanément, d’avoir une juxtaposition des deux. C’est une série qui va continuer, je pense. Je suis en train de proposer une scénographie qui se tiendrait dans une église, avec des pans d’architecture sur papier, et qui permettrait d’avoir une construction in situ, mais qui continuerait à s’inspirer de In Search of the First Line. »

L’échelle est importante pour l’artiste : elle est imposante dans cette série au confluent de deux époques architecturales, tandis qu’elle est filtrée par les jeux de miroirs des Mécaniques ou bien tronquée dans Observatoires et ses structures qui ne dépassent pas les deux mètres de haut, mais semblent si colossales sur le sable fin et le décor nu. Et si ces échelles physiques croisent celle du temps, c’est pour que le regardeur, comme Noémie Goudal avant lui, puisse avoir une idée de la sienne.