Édition, etc.

Thibaut Hofer

À proposRéférencesContact

PORTRAIT
Portrait

Nikita Diakur

En se réappropriant des « fails » (des séquences accidentelles humoristiques) et en les sublimant par un travail en trois dimensions imparfait, entre textures lâchement mappées sur des formes rendues abstraites et personnages-marionnettes qui se dandinent maladroitement, Nikita Diakur compose des scènes parodiques remplies de cascades hasardeuses et chaotiques. Interprétées à l’aune d’un art post-internet alimenté par les réseaux sociaux, la culture vidéoludique, les mèmes et les vidéos amateurs, ses animations procédurales ressemblent à un miroir déformant de notre pratique du loisir hyperconnecté. L’artiste s’en défend pourtant : pour lui, il n’y a pas d’analyse ou de critique sociale dans son approche, mais plutôt la recherche constante « d’un équilibre entre ce qu’on peut contrôler et ce qui est aléatoire », et la transformation « d’un concept simple en un travail complexe techniquement ».

De Miyazaki à Eisenstein
S’appuyant sur l’exemple du réalisateur japonais de films d’animations Hayao Miyazaki qui « imagine le concept de ses films à partir d’une image », l’ancien élève de la Royal Academy of Arts de Londres détaille son intention de partir d’un élément accessible — et quoi de plus accessible que YouTube et ses fails viraux ? — pour le traduire en volumes simplifiés auxquels il applique une dynamique des systèmes complexe. Son image à lui, son point de départ, c’est « la chute dans l’escalier », et ce qu’il explique être « une fascination pour la gravité » et la difficulté à en modéliser une simulation. Comment un scénario aussi simple peut-il être si complexe à reproduire ? Cette obsession transforme dans son univers artistique l’escalier et ses marches en terrain d’expérimentation qui prennent alors la forme du « Potemkin Test », en référence à la scène du landau dévalant l’imposant escalier de la ville d’Odessa dans le film de Sergueï Eisenstein. Ce questionnement ne le quitte jamais, et chacune de ses animations sert de support à la création de modèles expérimentaux d’interactions entre personnages et décor, et c’est ce que tend à démontrer l’objet principal de sa récente résidence au MuseumsQuartier de Vienne en Autriche : une animation de lui-même en pleine frénésie dansante, intitulée Rave Rig, qui présente avec une autodérision amusante la complexité d’agir sur un sujet à travers des modèles prédéfinis d’articulation (ou rigging).

Perfectionner l’imperfection
À travers son fil conducteur, le mot-clé « ugly » qui deviendra le titre de son court métrage en 2017, Nikita traduit davantage une recherche de la simplicité que du laid à proprement parler. Dans sa démarche, plus les formes sont simplifiées, plus il peut s’arc-bouter sur la configuration de dynamiques des systèmes complexes. Cette abstraction de la forme, ce rejet du « beau » au profit de l’interaction offre à ses productions une ironie potache où les mouvements de marionnettes viennent accentuer l’humour d’une scène déjà drôle du simple fait qu’il s’agit de l’enregistrement amateur d’une situation accidentelle, d’un échec. Pour lui, cela renforce l’identification : « L’échec est humain. L’ensemble de mon projet traite de l’imperfection humaine et mes animations ont une certaine personnalité qui est traduite par la technique et les fails. » Et cela transcende même la technique, au final, lorsqu’il précise que ce qui le passionne dans ce projet « n’est pas tant la technique que la façon dont on se retrouve soi-même dans l’animation. » Il s’agit en somme d’explorer les faiblesses humaines avec espièglerie et Cinema 4D.

La liberté de la marionnette
Cette recherche de l’imperfection ne peut pas être millimétrée. Le chaos ne saurait être prémédité et dans le processus de l’artiste russe, l’autonomie des personnages est essentielle, bien que relative : « Ils n’ont pas autant de liberté que j’aimerais leur attribuer, mais c’est trop complexe à développer pour moi pour le moment. Peut-être à l’avenir. » Le plus difficile reste pour l’heure de trouver ce fameux équilibre « entre chaos et contrôle », et de guetter l’accident technique qui vient compléter l’accident vidéo qui lui sert de base : « L’ordinateur est censé être précis et rationnel, et moi aussi, en tant qu’humain. Mais l’ordinateur a ses propres défauts, il n’est pas précis à ce point. Ou peut-être s’agit-il de mes défauts… C’est ce qui rend le projet vraiment passionnant, le contrôle le rendrait ennuyeux. » Cette quête de l’accident peut prendre du temps, « parfois cinquante essais pour avoir la bonne séquence », et c’est ce qui a étiré la production de son court-métrage Ugly d’un an, comme c’était prévu à l’origine, à quatre ans. L’imprévisible se vit donc pour lui non seulement dans le processus technique, mais aussi dans son approche artistique. Récompensée à de multiples reprises depuis 2016, en habillage pour MTV ou référencée sur AdultSwim, cette approche parodique et chaotique de l’imperfection humaine semble, comme l’attendait son auteur, exploiter pleinement sa capacité à l’identification.